Introduction
Nous avons ici pour étude deux masques originaires de l’actuelle Côte d’Ivoire — un masque Wé et un masque Glé — issus des collections du Musée Africain de Lyon.
– Pourquoi le Musée d’Art Africain de Lyon ? Car j’ai réalisé en 2003 un stage dans ce musée et que par conséquent je connaissais les objets présents dans les réserves. De plus avant d’engager l’étude des deux masques, j’ai étudié un masque Bété de type Glé issu de cette même collection. En raison de cette expérience acquise sur un premier masque, j’ai décidé de continuer d’étudier les masques africains et notamment ceux de Côte d’Ivoire, pour leur richesse et leur complexité.
– Pourquoi deux masques ? Pour les comparer, en nous inspirant à la fois des propositions formulées par Claude Levi-Strauss dans la Voie des masques et des méthodes archéologiques, et tenter de mettre au point un outil d’analyse des masques basé sur leur forme, couleur, sur la présence/absence de tel ou tel élément, etc.
Nous possédons ici peu d’informations concernant l’origine et la fonction des masques. Pour palier à ce manque,nous mettrons en perspective certaines méthodes anthropologiques, archéologiques et conservatoire. De plus des méthodes scientifiques d’analyse seront réalisées en collaboration avec le Laboratoire de Chimie de l’Université d’Avignon. Afin de déterminer la nature chimique et l’essence de quelques matériaux constitutifs ainsi que des stratigraphies pour mieux comprendre quels types de peintures, de pigments, de vernis (etc) ont été employées sur ces masques, ainsi que l’ordre dans lequel ils ont été utilisés.
Le masque Wé
Le premier masque de cette nouvelle étude fut collecté en Côte d’Ivoire par un missionnaire catholique, le Père Jésus Troconiz, vers 1983-1984. Le masque, actuellement confié au Musée Africain de Lyon, a été identifié par celui-ci comme un masque Wé. Ce qui ne va pas sans soulever une série de questions. Même si officiellement les Wé sont décrits comme étant les habitants des sous-préfectures de Facobly, Kouibly, Bangolo, Duékoué, Guiglo, Taï, Bloléquin et Toulépleu (situation administrative en 1980), l’étude de la littérature produite par les ethnologues, les géographes ou les linguistes montre que leurs auteurs ne s’entendent souvent pas sur le lieu d’origine de cette population. La localisation géographique d’un masque donné ne suffit donc pas pour garantir son origine culturelle. Se pose donc la question de la classification et de la datation.
Ce masque se compose de divers matériaux: bois, fibres végétales —et peut-être animales— éléments métalliques, divers textiles et peintures (ou pigments) de couleur rouge, verte, blanche et bleu outremer. L’origine, l’histoire, le contexte de production et d’usage précis du masque doivent être pris en compte dans l’étude de ces objets, même si cela soulève de nombreux questionnements.
Photographie du masque Wé du Musée Africain de Lyon, 2014
Identification
Identifier un masque consiste à commencer par analyser et comparer les différents types de masques des populations voisines afin de tenter d’établir des correspondances stylistiques. Par exemple, la caractéristique stylistique commune des masques Bété reste les cornes, toujours présentes, qui se rejoignent en un arc ou qui se font face, ainsi que l’usage des clous comme élément de décoration ou comme technique d’accrochage d’ornements. Il se trouve que sur ces deux masques des cornes sont présentes, mais le premier masque n’a pourtant pas été identifié comme masque Bété. Il est intéressant de constater cela sachant que les Wé et les Bété sont voisins et sont membres du groupe culturel des Krou. Nous pourrons donc ici mettre en lumière des correspondances significatives, en se basant sur les correspondances stylistiques entre les voisins d’un même pays.
Le masque Dugbaulu ou Glé
Le deuxième masque est attribué aux Bété et fut collecté dans la région de Daloa par une personne inconnue. La fiche d’identification de cet objet réalisé par le personnel de l’époque n’a laissé que peu d’informations. Nous ne connaissons pas le nom du donateur de cet objet, ni dans quelles circonstances il fut collecté. La même fiche contient un détail curieux: dans la partie « références bibliographiques et/ou muséales » présentes sur cette fiche technique, y est inscrit le numéro d’inventaire du premier masque -le masque Wé-. Que veux donc dire cette référence? Pourquoi le seul indice que nous possédions sur ce masque est-il la référence à cet autre masque? Car à première vue ces deux masques n’ont pas grand chose en commun. La pièce de bois principale est décorée de fil de laines de couleur verte et rouge, de textile matelassé rayé, ainsi que de clous de tapissier et de clous à tête plate. La sculpture en ronde bosse est simplement entourée de ces fils de laine en bas et sur les côté du masque. Tandis que le premier masque de mon étude est très chargé, de nombreuses peaux, bandelettes de textiles, plumes, clous et autre fibres végétales sont agencés sur la pièce de bois. De plus celui-ci est peint tandis que sur le masque Glé seule la langue est de couleur rouge. En plus de me servir de la technique anthropologique comparative afin de décrire et comprendre ces deux masques, je tenterai de découvrir en quoi ces deux masques sont liés.
Photographie du masque dugbaulu ou glé du Musée africain de Lyon,2014
Identification
La fiche technique de ce masque contenant très peu d’informations, nous envisagerons son étude technologique et peut-être la réalisation d’analyses. Quels sont les textiles employés ici? Quel est l’essence de ce bois? Il existe de nombreuses techniques pour y parvenir, l’observation au microscope, le prélèvement de fibres pour réaliser des tests chromatiques ou encore la tracéologie. Par exemple: on constate des trous réguliers, ces trous sur le pourtour de la plupart des masques permettent d’accrocher un chapeau de paille circulaire d’une forme adaptée à la tête de son porteur. En observant les traces d’usure de ceux-ci il sera peut-être possible des détails grâce à ce que la tracéologie peut révéler 2. L’authentification des objets africains est une préoccupation majeure dans le monde muséal et il est difficile de reconnaître les masques ayant servis, des ceux crées dans un but commercial. Et ce problème nous permettra de questionner ici la notion d’authenticité.
Origine des masques
La Côte d’Ivoire, ex-colonie française, est située en Afrique de l’Ouest et se compose de nombreux peuples. Parmi eux, les Wé et les Bété appartenant tous deux au groupe culturel des Kru (environ 600 000 personnes). Ils sont localisés dans ce qu’on appelle la « boucle du cacao » — régions de Gagnoa, Ouragahio, Soubré, Buyo, Issia, Saïoua, Daloa et de Guibéroua. Cette géographie complexe, certains anthropologues et géographes tentent de nous l’expliquer dans plusieurs ouvrages célèbres: Denise Paulme3, Jean Pierre Dozon4, Jean-Loup Amselle5ainsi que des géographes tels que Boniface Gbaya Ziri6; mais aussi des hommes politiques comme Laurent Gbagbo7. Et l’on peut constater en lisant leurs études est que tous n’arrivent pas aux même définitions. On peut donc penser que ces divergences rendent complexe l’authentification d’un masque issu de ce peuple. De par leur localisation et de par leur histoire il est difficile d’attribuer une typologie aux objets issus de ces groupes car ils ont subi de nombreuses influences artistiques. La typologie de ces objets, de ces masques, est moins déterminée par une zone géographique que par la diversité de ces influences. Il est donc complexe de relier un courant stylistique à une zone géographique bien précise. Dans ce contexte imprécis, comment déterminer l’origine et la fonction de ces masques?
Les masques en Afrique
Le masque en Afrique est une petite partie d’un ensemble composé le plus souvent de perruques, de peaux, et de vêtements en fibres végétales et animales. Le danseur peut porter plus de quarante kilos d’ornements afin de cacher son identité. Nous n’avons pour étude ici que les éléments de bois qui couvraient la tête du porteur, qui sont cependant pourvus de divers matériaux comme des peaux non tannées, des tissus divers, des plumes, des clous ainsi que de la peinture, et qui sont peut-être un indice concernant le reste de la parure employée. Mon étude tentera également de prendre en compte le fait que le masque ne constitue pas l’ensemble du costume de cérémonie. C’est ce que révélera peut-être l’étude technologique de ces masques.
Méthodologie
Je commencerai donc par étudier la matérialité des objets pour ensuite me concentrer sur les indices que celle-ci me donne. Ce qui me permettra ensuite peut-être d’identifier les masques comme appartenant respectivement aux Wé et aux Bété et de comprendre leurs fonctions dans leurs contextes d’origine.
Ce type d’objets ethnographiques pose souvent les mêmes questions au restaurateur. Après avoir étudié les différentes valeurs du masque: historique, matérielle, sacrée, ethnologique, anthropologique, quelle est celle que l’on doit mettre en avant et articuler entre elles ? On est en droit de ce demander aussi à qui appartiennent réellement ces objets? Certains répondront aux musées, au peuple concepteur, ou encore à l’ethnologie dans un sens plus large, afin d’avoir une idée de la culture matérielle et sacrée des peuples africains. La question reste donc ouverte. Afin donc de ne pas privilégier un aspect plutôt qu’un autre, l’étude doit être la plus objective et complète possible pour rassembler autour de l’œuvre ces dimensions immatérielles et toute l’étude matérielle fine qui la nourrit.
Diagnostic en cours des masques
Pour l’instant l’étude comparative des deux masques ne permet pas d’affirmer un lien évident entre eux. À l’exception des couleurs employées pour décorer les masques (le vert et le rouge) la ressemblance morphologique n’est pas évidente. Cependant le masque Wé possède des yeux tubulaires tandis que le masque Glé est pourvues d’orbites creuses. Tous deux sont pourvus d’une langue peinte en rouge, tirée vers l’extérieur. Mais l’absence de couleurs du masque Glé et sa simplicité de composition le rende résolument différent du masque Wé qui lui est très chargé de couleurs et d’éléments décoratifs.
D’un point de vue conservatoire, les deux masques ont déjà subi une anoxie afin de ne pas présenter un risque pour les objets placés à proximité et afin de leur assurer une vie plus longue. Après leur constats d’état détaillés je serais en mesure d’identifier les altérations et de proposer un traitement adapté, qui prenne également en compte leur contexte d’origine. Cette étude me permet donc de mettre en perspective la pluralité des attentes muséales, anthropologique, conservatoire, archéologique etc.
Conclusion
Concernant le futur de ces objets ethnographiques hors de leurs contexte d’origine, il faut être conscient de l’importance de la forme et du contenu des observations faites à un instant t. Comme en parle Anne Lehoerff, archéologue, dans le livre Les méthodes de l’archéologie : «La conservation des vestiges peut également être envisagée pour des problématiques futures. On ne trouve en effet souvent que ce que l’on cherche. Cette constatation simple implique que l’on a parfois du mal à identifier des traces que l’on n’a jamais vues. On peut donc aujourd’hui être incapable de comprendre ou d’interpréter des données qui seront peut-être exploitables demain, par d’autres chercheurs.» 8
Outre l’enquête du contexte géographique et historique il convient de réfléchir au large spectre de méthodes scientifiques qui existent de nos jours ainsi que d’anticiper leur impact sur les objets. Il faut également transmettre des observations qui pourront par la suite être réutilisées. Ces données doivent être exploitables en vue d’être réemployées, lorsque des avancées scientifiques seront faites ou lors d’une étude orientée dans un domaine et qui nécessite d’utiliser telle ou telle donnée de ces objets.
1 Entre autres dans son célèbre ouvrage intitulé Sorcellerie, oracle et magie chez lez Azandé (Paris, Gallimard, 1972. 1ère édition, 1937).
2 Demoule J.P., Giligny F., Lehoerff A.,Schnapp A., Guide des méthodes de l’archéologie, Editions la Découverte, Paris, 2009.
3 Paulme D., Une société de Côte d’Ivoire, les Bété, Editions Mouton, Paris, 1965
4 Dozon J.P., Les Bété : une création coloniale,dans le livre de M’bokolo E. (sous la direction de J.-L. Amselle) Au cœur de l’ethnie-ethnie, tribalisme et Etat en Afrique, Paris, édition la Découverte, 1985, 1999. p.49-85.
Dozon J.P. , Chauveau J.P., « Ethnies et État en Côte-d’Ivoire », Revue française de science politique, vol. 38, n° 5, 1988, p. 732-747.
5 Amselle J.L. & M’bokolo E. (sous la direction de), Au cœur de l’ethnie. Ethnie, tribalisme et Etat en Afrique, Paris, Editions la Découverte, 1985 (nouvelle édition: 1999).
6 Gbaya Ziri B., Problèmes de regroupement des villages bété, Côte d’Ivoire : contribution à l’analyse des obstacles socioculturels au développement, L’Harmattan, Paris, 2005. (d’après une thèse soutenue à l’Université de Paris 7, 1995)
7 Gbagbo, L. Sur les traces des Bété,Abidjan, PUCI, 2002.
8 Lehoerff, A. ,Guide des méthodes de l’archéologie, éditions la Découverte, Paris, 2009.
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Laetitia DUFOUR, M2 CR / 2014-15, contact: l_dufour@hotmail.fr
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
laetitiadufour (4 février 2015). Etude et projet de conservation-restauration de deux masques de la collection du Musée Africain de Lyon. Semin'R. Consulté le 17 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/tz5d

