L’identité des biens culturels mobiliers est une notion cruciale en ce qu’elle est directement et précisément corrélée à celles d’authenticité et d’intégrité, toujours mentionnées dans dans les codes de déontologie des conservateurs-restaurateurs comme autant de repères cardinaux déterminants auxquels sont assujettis leur compétence, leur activité et leurs résultats.
Identité labile
L‘identité d’un artefact condense à la fois des propriétés qui le caractérisent et permettent de le distinguer d’un autre. Des points de vue logique et ontologique, la notion d’identité repose sur le principe d’égalité de ce qui est et demeure le même : ” A = A “.
En préalable d’une enquête et d’un examen à l’égard d’un artefact culturel qu’il prend en charge, le conservateur-restaurateur présume son identité selon l’idée, plus ou moins avérée par des documents, qu’il se fait de cet artefact à l’époque où il a été instauré. Cependant, celui-ci provenant d’un passé plus ou moins lointain a été inéluctablement l’objet d’altérations ( altero = devenir autre ) d’origine naturelle et / ou anthropique (modifications chimique, physique et catégorielle). L’identité de l’artefact culturel n’est donc pas une identité logique, mais une identité relative qui donne lieu à un postulat méthodologique de départ. Par la reconnaissance de causalités, cette identité se fonde sur l’estimation de la correspondance physique entre un état matériel altéré, vrai, et un état neuf, hypothétique. Des points de vue logique et ontologique, la notion d’identité relative est basée sur un jugement de la forme : ” Si A , alors B “.
La notion d’intégrité caractérise l’état de quelque chose qui a conservé sans défaut ni altération les qualités de son état d’origine. La description des propriétés constitutives d’une chose dont l’intégrité est présevée peut permettre l’établissement de son identité logique.
Ces trois notions sont donc étroitement liées par une relation intransitive de corrélation et constituent une sorte de trilogie ontologique propre aux artefacts culturels sous l’angle de la conservation-restauration.
Trajectoire ontologique
Tout artefact est inévitablement sujet à un processus naturel d’altération que l’on nomme communément le vieillissement. Aussi le conservateur-restaurateur se heurte-t-il à l’impossibilité de connaître l’état originel d’un bien culturel à partir duquel déterminer son identité logique. Pendant longtemps la restauration des oeuvres d’art a prétendu une capacité de restitution de leur état premier. Ce n’est qu’ en toute fin du XIXe siècle à partir de la contribution des sciences objectives à la connaissance matérielle des oeuvres d’art, puis après la publication décisive de la Théorie de la restauration par Cesare Brandi en 1963, que la rhétorique du retour à l’origine a procédé d’un mythe paradoxalement entretenu et répandu dans les esprits encore aujourd’hui et prêtant au simulacre.
Comme on l’a vu plus haut, l’identité, l’intégrité et l’authenticité d’un bien culturel prises en compte par le conservateur-restaurateur, reposent sur son expertise de la vérification d’un état altéré par des causes naturelles et d’une historicité qui ne remettent en cause ni le statut ontologique de ce bien, ni la continuité de son fonctionnement et de son usage à des fins patrimoniales. Autrement dit, et à l’instar de l’analyse des écosystèmes par les écologues, ces caractères sont évalués à l’aune d’une trajectoire temporelle et anthropique, ontologique en somme, subie par un bien culturel. L’identification d’un écosystème par la restauration écologique ne prend pas en considération son état originel tant il est utopique de penser qu’il existerait encore sur la planète un endroit qui n’aurait pas subi les effets de l’activité humaine. Elle se fonde sur un écosystème de référence en guise de norme de comparaison et d’évaluation, même si elle est en partie arbitraire. Ce sont ses caractères historique et indigène avérés qui déterminent cette référence.
La notion de trajectoire ( originaire du latin trajectum / trajicere = traverser ) est largement utilisée dans différents domaines des sciences objectives comme des sciences humaines et sociales. Elle figure par une ligne réelle ou virtuelle, l’idée du déplacement par le mouvement d’une chose d’un point à un autre. Mobilisée par les sciences sociales, elle permet sans doute d’éviter l’écueil essentialiste que d’aucuns ont déjà relevé à propos de l’identité sociale des individus conduisant à l’associer et la réduire à des types de personnalités et à des formes figées de parcours. De même, la restauration écologique définit la trajectoire d’un écosystème donné, à la fois comme la succession d’itinéraires historiques le plus naturellement empruntés et toutes les voies potentielles d’évolution de cet écosystème sous quelque pression que ce soit.
Après que les avant-garde eussent mis à mal les genres comme les catégories artistiques et depuis que la conservation-restauration doit s’occuper aussi de l’art contemporain, les institutions muséales et patrimoniales semblent rechigner à se départir d’un système classificatoire et évaluatif traditionnel qui se révèle inopérant pour la plupart des oeuvres qui ressortissent de ce champ historique.
Par ailleurs et d’un point de vue esthétique coïncidant avec une forme d’expérience individuelle de l’art abondamment explicitée par John Dewey, la patrimonialisation autant que la muséalisation ont pour effet de conférer à n’importe quel artefact culturel, le statut d’unicum propre aux oeuvres d’art.
Alors pourquoi ne pas envisager un processus d’identification qui ne s’en tienne plus seulement à l’actualisation d’une détermination initiale matérielle toujours hypothétique, pour mieux prendre en compte des processus naturel et anthropique de transformation, ainsi que des indéterminations irréductibles qui composent une identité labile plus proche de la “biographie” singulière de tout bien culturel ?
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Marc MAIRE (11 juillet 2015). Identité labile et trajectoire ontologique des biens culturels. Semin'R. Consulté le 14 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/tz6v